Entretien : Xavier Ehretsmann (Dizonord)
Entretien avec le cofondateur du disquaire Dizonord pour parler de l'audionaturaliste Jean C Roché, d'ornithomix et du rôle des disquaires dans la valorisation de disques de field recordings.
Auprès des amateurs et amatrices de musiques – qu’elles soient électroniques, traditionnelles ou pop –, le disquaire Dizonord s’est forgé en quelques années une solide réputation. Au point même de figurer parmi les meilleures références mondiales selon… le Financial Times ! Celles et ceux qui suivent le disquaire, en ligne ou en s’y rendant à Paris ou Marseille, auront peut-être réalisé l’intérêt prononcé de ses cofondateurs, Xavier et Vincent, pour une forme bien particulière de musique : les chants d’oiseaux, et plus généralement le field recording.
Plongés dedans grâce notamment à Jean Roché, figure de l’audionaturalisme en France et dans le monde, les deux têtes-pensantes de Dizonord se sont attristés de son décès le 1er avril dernier. « Nous continuerons à faire vivre dans nos magasins et au travers de notre performance-installation Ornithomix » ses archives et collections indiquaient-ils dans un post Instagram. Désireux d’en savoir plus sur l’approche d’un disquaire dans la valorisation du field recording et sur les liens qu’ils ont pu établir avec l’audionaturaliste, nous avons profité d’un de ces « ornithomix » pour aller à la rencontre de Xavier Ehretsmann à Lyon, dans le cadre du festival Chapelle Sauvage.
Cet entretien a été édité pour en réduire la longueur et en améliorer la lecture. Il a été publié dans le cadre de la quatrième édition de la newsletter Le chant des pinèdes (le lien pour s’y inscrire est ici).

Laurent Bigarella (Slikke) : Salut Xavier, merci de nous accorder de ton temps pour cet entretien. Tu gères un disquaire à Paris qui s’appelle Dizonord et on se rencontre aujourd’hui car le 1er avril dernier, l’audionaturaliste Jean Roché nous a quitté. Avec Dizonord, vous aviez noué une relation particulière avec ce maître de l’enregistrement ornithologique.
On va donc revenir sur cette figure au fil de notre entretien. Avant, pour commencer, j’aimerais que tu nous parles de ce que tu viens tout juste de réaliser dans le cadre du festival Chapelle Sauvage. Ce festival a lieu à la Chapelle de la Trinité dans le deuxième arrondissement de Lyon, où nous sommes donc au moment de cet entretien. Tu viens d’y terminer un « ornithomix ». Peux-tu nous présenter ce dont il s’agit ?
Xavier Ehretsmann : L’Ornithomix, c’est un mix réalisé à quatre platines. J’utilise des CDs, des vinyles, parfois des morceaux sur clé USB. L’idée, c’est de créer un mix d’environ une heure à partir de field recordings – des enregistrements de terrain – et de chants d’animaux. C’est une manière de questionner la notion de « naturel », tout en proposant une expérience sonore immersive.
C’est aussi et surtout un moyen de partager la pratique du field recording qui reste assez méconnue du grand public. Le projet est né après notre rencontre avec Jean Roché, et la découverte de ses archives personnelles. Ça fait maintenant deux ans qu’on présente l’ornithomix un peu partout. On sent un vrai intérêt autour du concept. C’est à la fois très accessible et, paradoxalement, très pointu. On tient aussi à conserver une grande part d’improvisation : chaque performance est différente.
Peux-tu nous parler de quelques morceaux que tu as joué dans ton set Ornithomix pendant Chapelle Sauvage ?
La star, pour nous, c’est vraiment Birds of Venezuela. Ce disque a été une claque. Avec mon collègue Vincent, quand on a écouté l’intro, on s’est dit : « On dirait de la musique électronique ! » Il y a une montée en puissance, presque rythmique. C’est saisissant. D’autres enregistrements sont moins narratifs, plus bruts.
Quand on a rencontré Jean Roché, il nous a raconté qu’il avait appris à couper des bandes magnétiques avec Pierre Henry… Ça nous a beaucoup amusés, parce qu’au fond, notre travail avec l’Ornithomix n’est pas si éloigné de celui de la musique concrète. C’est modeste, à notre échelle : on bosse sur un set à quatre pistes, on lance plusieurs sons en parallèle, on superpose, on affine. C’est vraiment un travail de précision. Et plus on avance, plus on ajoute de morceaux. Un jour, on aimerait bien passer à une console huit pistes, pour intégrer des effets et élargir encore le répertoire.
Et puis il y a cette histoire autour de « Birds of Venezuela » que Jean nous avait racontée : il était là-bas, en pleine expédition, et il a crevé – au sens propre, pneu à plat. Et c’est à ce moment-là qu’il a entendu des grenouilles. Il adorait les grenouilles. Peut-être même plus que les oiseaux. Il est allé les enregistrer, et a aussi prélevé ces chants d’oiseaux. En réécoutant, il a sélectionné des fragments qui lui rappelaient l’émotion du moment. Il disait que cette « re-création » était parfois plus vraie que nature.
Quand je fais un Ornithomix, je ne cherche pas à reproduire fidèlement une réalité. On joue avec des sons d’archives, des baleines des années 1970, des criquets ralentis… L’idée, c’est de décaler l’écoute.
C’est une idée qui nous parle beaucoup. Notre média, à la base, c’est le disque, c’est le disquaire. Quand je fais un Ornithomix, je ne cherche pas à reproduire fidèlement une réalité. On joue avec des sons d’archives, des baleines des années 1970, des criquets ralentis… L’idée, c’est de décaler l’écoute, de sortir les gens de l’illusion du réalisme. C’est nous, aujourd’hui, dans une chapelle, en train de faire entendre un oiseau qui n’est plus là. Et ça, c’est une expérience en soi.

Comment est-ce qu’on recherche et découvre des disques de field recording ?
Ce sont des disques rares, et en tant que disquaire, on est un peu parmi les seuls à en parler régulièrement. Tout commence par une attention constante : ne pas laisser passer les occasions. Par exemple, notre rencontre avec Jean Roché nous a permis de récupérer une partie de ses archives. Depuis qu’on fait l’Ornithomix, on garde davantage ce type de disques, qu’on aurait peut-être laissés passer avant, parce qu’on sait qu’on pourra les intégrer à nos sets.
Parfois, on tombe sur des disques d’insectes ou de sons de la nature totalement par hasard. J’ai encore des CDs sous blister, jamais ouverts. Il m’arrive de les déballer directement pendant un mix, ce qui introduit une part d’imprévu dans la performance. Et au fil du temps, tu te construis tes morceaux favoris. Franchement, c’est souvent dans l’erreur, dans les accidents, qu’on découvre les trucs les plus intéressants.
Il y a aussi certains labels qui explorent cette veine. Dans le champ de la musique électronique, un artiste comme DJ Sotofett, par exemple, a une distribution assez large. Tu peux par exemple trouver sur l’un de ces disques deux plages de field recording enregistrées au même endroit à cinq ans d’écart. On est attentifs à ce genre de labels, car on sait qu’ils peuvent ponctuellement glisser des morceaux qui nous parlent, même si ce n’est pas leur ligne artistique principale. Et comme on s’est fait une petite réputation dans ce domaine, certains labels de field recording viennent désormais directement vers nous.
On s’intéresse aussi à l’ethnomusicologie, aux captations de terrain : par exemple des enregistrements de fêtes populaires en Italie, des documents anciens ou récents, tout ce qui n’a pas été pensé pour devenir un « album » au sens classique du terme. Ce sont des choses qui viennent parfois à nous, et qu’on cherche aussi, sans forcément creuser très loin – notre base est déjà assez solide. On a une vraie vocation à travailler avec le passé, à exhumer des archives, à remettre en circulation des disques anciens, oubliés, souvent invendus… et pourtant précieux.
Il a fallu donner envie d’acheter ces disques de field recording, qui ne sont pas forcément très sexy de prime abord. C’est une partie importante de notre métier.
Une façon de trouver ces disques c’est aussi de piocher dans la collection de disques que vous avez récupéré auprès de Jean Roché directement. Comment avez-vous rencontré Jean Roché ?
Ça a commencé avec Birds of Venezuela. Dans notre travail de recherche de stocks neufs, pas forcément uniquement des disques d’oiseaux, on essaie toujours de repérer des choses pointues. En regardant les crédits, les noms des distributeurs, on les contacte souvent, et parfois, ces personnes ont un stock de 10, 20 voire 100 références. En tant que disquaires, on a besoin de ça pour pouvoir partager ces trésors avec un maximum de gens.
Avec Jean Roché, ça s’est fait un peu de la même manière. On l’a appelé, il avait 92 ans, il devait se dire qu’il était temps de faire de la place, notamment car il s’apprêtait à déménager. On a alors récupéré ses archives : il avait un CD de chaque enregistrement, ainsi que des choses glanées auprès de collègues. Sa collection était très précise, avec environ 250 vinyles et entre 300 et 500 CDs. Ce n’est pas une masse énorme, mais c’est très riche.
Ce qui a vraiment été déterminant, c’est la collection que nous avons récupérée d’un festival dans la Somme. Ils avaient une archive dont ils voulaient se débarrasser, et nous l’avons achetée. C’est cette archive qui nous a permis de faire connaître ce travail, de communiquer autour de ce répertoire.
Après, il a fallu donner envie d’acheter ces disques de field recording, qui ne sont pas forcément très sexy de prime abord. C’est une partie importante de notre métier. On travaille beaucoup aussi sur la musique traditionnelle, et on constate un vrai engouement chez les jeunes pour ce retour aux origines, pour ne pas voir la fête de village comme quelque chose de ringard.
Le disque d’oiseaux reste rare, mais c’est un classique de brocante. Ce n’est pas un disque que les gens vont saisir immédiatement. Alors il a fallu créer de l’engouement autour. Des artistes comme Björk nous ont beaucoup aidés : elle a samplé Birds of Venezuela dans le morceau « Utopia », elle porte une dimension écologique et une visibilité pop qui attirent le grand public.
Jean Roché est une figure majeure, non seulement en France mais aussi en Europe, voire dans le monde, dans ce domaine. Björk peut servir de porte d’entrée pour faire découvrir ce répertoire à un plus large public. David Toop aussi, que Camille (Rhonat, ndlr), du festival Chapelle Sauvage, a récemment invité à jouer : il a réédité Birds of Venezuela à un prix abordable.
L’idée est de profiter de cet intérêt pour un disque, pour inviter les gens à en découvrir d’autres. On espère ainsi susciter des vocations, faire des petits. C’est une approche qui fonctionne bien, parce qu’elle est à la fois accessible et marrante.

Quelle était l’approche de Jean Roché en termes de field recording ?
Sur Birds of Venezuela, il y a clairement une vraie création artistique. Mais sur ses autres disques, Jean Roché adopte davantage une approche de photographe : il choisit une période, un jour précis, son micro... Je ne sais pas s’il faut le considérer comme un artiste au sens strict. Il a surtout produit beaucoup d’autres artistes et créé un sillon qui a permis à d’autres de sortir leurs références.
Parmi les artistes qu’on apprécie beaucoup, il y a Pierre Huguet, qui avait ce côté de recréer une plage sonore d’une heure, donnant l’impression de différents instants successifs jusqu’au coucher du soleil, comme une histoire globale, une re-création à écouter comme un voyage. Ce que fait Jean Roché, c’est plutôt des catalogues sonores. Parfois il parle dans ses enregistrements, parfois non. Certains morceaux sont plus ou moins travaillés, comme Birds of Venezuela.
On ne connaît pas tout, car il a produit énormément. Il a aussi réalisé des projets destinés aux enfants. Il a reçu un prix assez tôt pour Oiseaux de Camargue – un peu comme le commandant Cousteau qui a eu la Palme d’Or tout de suite pour ses films sous-marins. Aujourd’hui, on voit les défauts de ces films, mais à l’époque, voir un documentaire d’une heure et demie sous l’eau, c’était une révolution. C’est un peu ce qu’a fait Jean Roché en lançant le concept du disque d’oiseaux : tout le monde a reçu une claque, car cela faisait réfléchir sur la musique elle-même. Olivier Messiaen aussi s’était inspiré des chants d’oiseaux pour composer.
Je lui avais demandé s’il avait enregistré des oiseaux aujourd’hui disparus. Il m’a répondu : « J’aurais bien aimé qu’on me paye pour ça, pour vérifier. Il n’y a rien de mieux que les oreilles pour savoir si une espèce est toujours là ou non ». Au départ, il peut y avoir une vision poétique de la question, alors qu’en réalité, c’est très terre-à-terre et lié à une réalité.
Quand on a récupéré des stocks de disques, il y avait un disque de lui, simplement intitulé Oiseaux. Comme souvent, on a récupéré une pile de 250 disques sans pochettes. On a travaillé avec notre graphiste pour les rendre vendables, et ce disque est devenu un best-seller. C’est un projet que nous avons voulu faire revivre, remettre au goût du jour.
Je le mentionne parce qu’il contient un petit passage issu de la session au Venezuela, avec le potoo, les grenouilles, etc. C’est un chant assez étonnant. Je crois que les grenouilles pleureuses ont un chant triste, tout droit sorti d’un film de Miyazaki, très particulier. Il l’a sûrement retravaillé à partir de ses souvenirs. J’aime bien l’idée que les gens comprennent qu’ils n’écoutent pas forcément la réalité brute. Ce sont des disques des années 1980, dont les premiers pressages datent des années 1970, qui ont été mélangés, retravaillés. C’est une approche, un regard, un instant donné. Ce n’est pas ça qui va sauver les oiseaux ou la nature, mais c’est une belle manière de porter un regard différent.

Y-a-t-il des disques que tu retiens particulièrement de la discographie de Jean Roché ? Et au-delà, y-a-t-il d’autres artistes dont les disques t’ont marqué ?
Je n’ai pas écouté toute la discographie de Jean Roché, mais pour moi, Birds of Venezuela reste vraiment à part, c’est celui qui se distingue le plus. Il y a aussi Pierre Huguet, qui recrée ces vastes paysages sonores avec une grande attention portée au son, alors que certains enregistrements de Jean Roché peuvent être parfois plus bruts. La plupart du temps, ses travaux consistent en des enregistrements isolés.
Parmi les grands noms du field recording, il y a aussi Knud Viktor, qui a travaillé avec des insectes qu’il a ensuite retravaillés. Ses œuvres sont sorties notamment sur Oiseau Musicien, une plateforme créée par Jean Roché. J’ai diffusé quelques extraits de Knud Viktor lors de l’Ornithomix tout à l’heure. Il vient de Suède, où l’électroacoustique est très présente, avec des labels spécialisés dans ce domaine qui ont pu publier ses disques.
En tant que disquaire, avec l’Ornithomix, notre but est d’éveiller ces consciences, de façon ludique et accessible, pour que les gens se sentent moins seuls s’ils écoutent des musiques un peu décalées.
Dans une courte autobiographie publiée en mai 2023, Jean Roché écrivait : « tout est prêt pour le grand départ, mes chants d’oiseaux ne seront pas perdus. ». Vous-même sur un post Instagram vous annonciez vouloir continuer à faire vivre son œuvre à Dizonord et au travers des Ornithomix. Pourquoi cette volonté ?
Il y a deux aspects importants. D’abord, la conservation : on a les CDs, les disques, c’est notre métier de préserver ces archives mais d’autres le feront sans doute mieux ; nous ne sommes que disquaires. Mais au-delà, ce qui compte vraiment, c’est de poursuivre ce travail, d’inspirer les gens, de les sensibiliser au monde qui les entoure.
Ce qui est passionnant, c’est ce sujet de la conservation, l’idée que les choses doivent être protégées, archivées. En tant que disquaire, avec l’Ornithomix, notre but est d’éveiller ces consciences, de façon ludique et accessible, pour que les gens se sentent moins seuls s’ils écoutent des musiques un peu décalées. C’est un vrai challenge, mais c’est aussi ce qui rend le projet intéressant.
Cet article a été publié dans le cadre de la quatrième édition de la newsletter Le chant des pinèdes (le lien pour s’y inscrire est ici).



