Bienvenue, vous lisez Le chant des pinèdes, une newsletter qui interroge le rôle des pratiques sonores pour appréhender le monde qui nous entoure. Cette newsletter est éditée par le collectif Slikke qui opère depuis le Bassin d’Arcachon, dans le Sud-Ouest de la France. Face aux transformations à l’œuvre sur ce territoire, nous entendons mobiliser le médium artistique pour sensibiliser et rendre compte de ces mutations.
Cette newsletter est composée en trois parties :
Un entretien avec Mélia Roger, artiste et field recordist, sur la capacité du son pour prendre soin de certains écosystèmes, la notion de « phonocène » et sa pratique des enregistrements sonores.
Une revue de liens pour comprendre les transformations en cours sur le Bassin d’Arcachon, entre érosion du Banc d’Arguin, herbiers marins et pollution marine.
Un focus sur un enregistrement sonore de FAYF ABAD, artiste sonore et membre de Slikke qui nous raconte sa rencontre avec le souffle d’une dune.
Merci de nous suivre. Si cette newsletter vous plaît, n’hésitez pas à la partager autour de vous. Vous pouvez aussi nous suivre sur Instagram. Bonne lecture et bonne écoute !
L’entretien : Mélia Roger
Chaque mois, retrouvez ici un entretien avec une personnalité du champ des pratiques sonores, de l’audionaturalisme, de la bioacoustique ou du monde de la recherche pour mieux comprendre la démarche de celles et ceux qui écoutent le monde.
Depuis que Slikke s’est lancé dans l’exploration de l’univers des pratiques sonores et leur résonance avec le monde qui nous entoure, plusieurs noms de personnalités sont revenus au fil de nos lectures. C’est le cas de Mélia Roger, jeune figure de ce milieu, à l’initiative de nombreux projets en lien avec le field recording et notamment membre de l'association Sonatura.
C’est après avoir découvert son installation sonore Tendre Phonocène que nous avons souhaité échanger avec Mélia Roger, pour évoquer avec elle cette notion de « phonocène » comme clé de lecture pour comprendre le monde actuel. L’occasion aussi de revenir avec elle plus globalement sur sa pratique du field recording, sur ses différents projets et discuter du rôle des communautés dans le champ des pratiques sonores.
L’entretien avec Mélia Roger est à lire dans son intégralité ici. Nous en proposons quelques extraits ci-dessous.
Laurent Bigarella (Slikke) : Bonjour Mélia, merci de nous accorder un peu de ton temps pour répondre à nos questions. Comment as-tu commencé à t’intéresser à la pratique du field recording ?
Mélia Roger : Bonjour Laurent, merci beaucoup de prendre le temps de me poser ces questions. Je viens d’une formation musicale, et je me suis rapidement dirigée vers le cinéma, en particulier la prise et le montage de son. Pour moi, le son est un témoin de l’état du monde. Il permet de conserver une trace, une preuve que quelque chose a eu lieu. Bien sûr, l'image fait de même, mais le son capture cet instant d'une manière différente, presque intime. Il nous permet de revenir à un moment avec une immersion profonde et ancrée.
Aujourd’hui, mes enregistrements s’orientent principalement vers le field recording, c’est-à-dire l’enregistrement en dehors de toute image. Parfois, ces sons sont utilisés dans des projets liés à des images ou au cinéma, mais en soi, cette pratique est avant tout une manière de partager une écoute intime de sons que l’on ne pourrait pas percevoir avec nos oreilles humaines ou qui demandent un effort particulier pour être entendus.
J’aimerais que l’on revienne sur une notion que tu contribues à mettre en avant dans le champ des pratiques sonores : celle de phonocène. Tu as notamment imaginé l’installation Tendre Phonocène qu'on pouvait voir jusqu'au 5 janvier dernier au Fresnoy à Tourcoing. Pour ce travail, tu as pris comme point de départ de récentes études scientifiques qui ont montré que la diffusion de son dans des environnements endommagés pouvait contribuer à leur restauration, notamment avec des coraux accidentés. Peux-tu revenir sur cette étude ?
Le premier point de départ de l’installation est en effet cette étude scientifique de l'université de Bristol qui, en 2019, publiait un article sur « l'enrichissement acoustique ». L'enrichissement acoustique consiste à rediffuser certains sons dans des milieux endommagés afin de participer à leur restauration. Ces scientifiques ont pris comme exemple des récifs coralliens qui étaient en train de blanchir, autour desquels ils ont rediffusé des sons de récifs coralliens en bonne santé. Des récifs coralliens en bonne santé, ça sonne comme un crépitement, on y entend plein de petits clics de poissons et de petites crevettes qui peuplent ces récifs. On entend en fait une vie qui habite dans ces récifs coralliens. Et dans les récifs qui sont en train de blanchir, cette présence sonore de ces poissons, de ces petites crevettes, de ces micro-organismes est plus discrète, voire inexistante.
L'idée des chercheurs et chercheuses de l’Université de Bristol était de venir avec des haut-parleurs subaquatiques pour rediffuser ces sons afin de montrer comme un indice sonore à ces espèces en leur disant qu’ils pouvaient rester et revenir coloniser ces récifs. La diffusion de ces sons vient communiquer de manière acoustique des indices pour dire aux espèces qu'elles peuvent venir recoloniser ces espaces. Avec elles, elles amènent des petites algues, d'autres récifs coralliens, des petites graines qui vont venir recoloniser ces récifs.
C'est le dernier espoir pour participer à la restauration de ces récifs. Toutes les études que j'ai pu lire sur l’enrichissement acoustique mentionnent le fait que la restauration acoustique ne peut se faire que si, par ailleurs, il y a une diminution de la pollution sonore et des intrants chimiques qui viennent polluer l'espace qui est en train d'être restauré. L’enrichissement acoustique est donc un des éléments parmi d’autres pour accompagner la dynamique de restauration.
Quel était le deuxième point de départ de l’installation Tendre Phonocène ?
Le deuxième point de départ du projet est la phytoacoustique, l'écoute par le monde végétal. Je me suis demandé si faire écouter des sons d’oiseaux à des forêts pouvait leur faire du bien. C'est une double hypothèse : est-ce que le son que je diffuse peut faire du bien aux forêts et est-ce que les racines vont l'entendre? Ce qui était assez beau dans ce projet, c'est que j'ai passé beaucoup de temps dans les forêts autour de chez moi. Je me suis replongée dans mes archives vieilles d'une dizaine d'années de ces mêmes endroits.
Peux-tu revenir sur la notion de phonocène ? De quoi s’agit-il exactement ?
C'est un terme qui a été créé par la philosophe américaine Donna Haraway. J'en ai entendu parler en lisant des textes de Vinciane Despret, une philosophe française, qui a écrit un livre qui m’a touchée : Habiter en oiseau. Le concept de phonocène évoque l'ère géologique dans laquelle on vivrait aujourd'hui. Une ère dans laquelle on vient porter attention aux sons de la Terre, pour en prendre soin. Je me suis dit que c’était l’époque dans laquelle j'avais envie de vivre. Une période dans laquelle toutes mes actions et mes projets seraient comme des petits bouts de phonocène.
L’entretien avec Mélia Roger est à lire dans son intégralité ici.
Revue de liens : échos du Bassin
Une mini-revue de presse et de liens pour comprendre et prendre compte des transformations en cours sur le Bassin d’Arcachon.
« Ça commence à faire peur » : l'érosion record du banc d'Arguin inquiète les spécialistes — France 3 Nouvelle-Aquitaine
La Teste-de-Buch. « Il était urgent d’agir sur ce secteur en érosion ! » — La Dépêche du Bassin
Journée mondiale des herbiers marins : quel bilan sur le Bassin ? — La Télévision du Bassin d'Arcachon
Bassin d’Arcachon : les ostréiculteurs veulent savoir pourquoi les huîtres meurent — Sud-Ouest
Bassin d’Arcachon : les « permis de polluer » signés par le préfet de la Gironde, un recours en vue — Rue89 Bordeaux
Le Teich. Une “drink station” pour les passionnés d’oiseaux au sein de la réserve ornithologique ! — La Dépêche du Bassin
Focus sonore : FAYF ABAD et le souffle de la dune
Chaque mois, « Focus sonore » s’intéresse à un son. Un son enregistré dont son auteur ou son autrice nous raconte l’histoire. Ce mois-ci c’est FAYF ABAD, membre de Slikke, qui se prête au jeu en nous parlant d’un son qui semble « venir de l’aube du monde : le souffle des dunes ».
Il existe des sons qui ne sont pas faits pour être entendus, mais pour être ressentis. Le souffle des dunes appartient à cette catégorie d’expériences qui échappent à notre logique ordinaire. Un son qui ne se laisse pas capter aisément, qui surgit à la lisière du visible et de l’audible, comme si la terre elle-même cherchait à nous murmurer un secret oublié.
Certains sons semblent venir de l’aube du monde. Le souffle des dunes est de ceux-là : une vibration grave et continue, qui résonne dans le creux du ventre autant que dans l’air. Ce phénomène, rare et mystérieux, se produit lorsque des millions de grains de sable glissent en harmonie, déclenchant une onde sonore qui roule sur la surface de la dune comme un souffle souterrain.
Les dunes chantent quand elles glissent, quand le vent les pousse à s’effondrer, comme si le désert, dans son infinie immobilité, cachait un mouvement souterrain, un frisson du temps. Leur grondement, grave et continu, évoque le souvenir d’une mer disparue ou le souffle d’un monde endormi. C’est un son archaïque, antérieur aux mots, à la mémoire humaine. Une voix minérale qui résonne bien après qu’on l’ait entendue, comme un écho du silence lui-même.
Pour que la dune souffle, il faut une alchimie précise : un sable sec, aux grains ronds et lisses, une pente assez forte pour qu’une avalanche se déclenche, et une synchronisation parfaite dans le mouvement des particules. Lorsque ces conditions sont réunies, le désert semble s’animer, parler, exister autrement. Ce n’est plus un espace vide, mais un corps vivant qui résonne.
Mais qui parle, quand les dunes chantent ? Est-ce le sable qui s’adresse à nous, ou notre propre écoute qui transforme ce frottement en mélodie ? Face à ce phénomène, nous sommes renvoyé·es à l’essence même du son : une onde qui ne trouve d’existence que dans celui qui l’entend. Peut-être le désert ne chante-t-il pas. Peut-être est-ce nous qui projetons sur lui notre désir d’entendre la terre s’exprimer.
Entendre une dune chanter, c’est être témoin d’un paradoxe : le mouvement qui produit une immobilité apparente, le chaos de milliers de grains qui crée une note pure, stable, presque organique. Certains comparent ce son au bourdonnement d’un violoncelle, d’autres à une étrange incantation, comme si le sable conservait en lui la mémoire d’un temps où il était mer.
En enregistrant ce son, je ne cherche pas à le figer mais à l’accompagner, à suivre sa vibration jusqu’à ce qu’elle se dissipe. À capturer l’imperceptible, non pour le posséder, mais pour le donner à entendre. Car dans le chant des dunes, il y a quelque chose de sacré : une présence qui nous rappelle que le monde bruisse encore, même dans ce que nous croyions silencieux.
Mais ce chant est-il un message ou une illusion de notre écoute ? Peut-être la dune ne chante-t-elle pas en soi ; peut-être est-ce nous qui projetons sur elle notre désir de percevoir une intention là où il n’y a que physique. Ce son, pourtant, nous traverse, s’imprime en nous, nous fait éprouver une sensation d’étrangeté familière, comme si quelque chose d’archaïque se réveillait en nous.
Enregistrer le chant des dunes, ce n’est pas seulement capturer un phénomène acoustique. C’est documenter un instant de dialogue entre le monde et notre oreille, entre le visible et l’invisible. C’est tendre un micro vers l’inattendu, et écouter ce que la terre a à nous dire quand elle parle sans mots.
Ce qui m’interpelle dans ce chant, ce n’est pas seulement son étrangeté, c’est ce qu’il raconte de notre rapport au monde. Entendre une dune vibrer, c’est être témoin d’un dialogue entre l’invisible et le tangible. C’est se rappeler que la terre n’est pas figée, qu’elle respire à sa manière, qu’elle a sa propre musique. Et surtout, c’est éprouver la certitude que nous ne sommes pas séparé·es d’elle : nous sommes traversé·es par le même mouvement, la même onde, le même silence habité.
Enregistrer ce son, c’est pour moi une manière de le retenir un peu, mais sans jamais l’enfermer. Un enregistrement ne sera jamais la dune elle-même, jamais ce moment suspendu où le sable décide de parler. Mais c’est un fragment, une trace, une tentative d’écoute. Parce que parfois, tendre l’oreille suffit à transformer notre façon d’habiter le monde.
Vous souhaitez partager votre histoire avec un son ? Contactez-nous à contact@slikke.eu




